
70 % des personnes atteintes d'une maladie chronique estiment que leur état de santé a eu des répercussions sur leur vie professionnelle
Le Défenseur des droits a publié jeudi 14 décembre 2023 son 16e baromètre des discriminations réalisé, comme chaque année, avec l'Organisation internationale du travail (OIT). Il est consacré aux discriminations subies au travail par les personnes atteintes de maladies chroniques. Les enseignements ne sont guère encourageants puisque cette population estime subir davantage de discriminations, liées à leur état de santé, sans compter les mécanismes d'auto-censure.
Le sujet doit d'autant plus être pris à bras-le-corps que, si 2019, la part de la population active atteinte d’une maladie chronique était estimée à 15 %, elle pourrait passer à 25 % dès 2025, selon l'Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail (Anact). « Le recul de l’âge légal de départ à la retraite et le vieillissement de la population active risquent d’accélérer cette tendance », souligne le Défenseur des droits.
Plus de quatre personnes actives atteintes de maladies chroniques sur dix déclarent avoir vécu au moins une situation de discrimination ou de harcèlement discriminatoire, tous critères confondus, dans le cadre de sa recherche d’emploi ou de sa carrière, contre environ 1/5e du reste de la population, soit une fréquence deux fois plus importante. Les personnes ayant une maladie visible ont trois fois plus de risques d’avoir été confrontées à une discrimination ou un harcèlement discriminatoire en raison de l’état de santé ou du handicap que celles avec une maladie invisible.
Cela n'est bien sûr pas sans impact sur leur carrière professionnelle. 70 % des personnes actives atteintes de maladie chronique déclarent que leur état de santé a eu des répercussions sur leur vie professionnelle.
Le rapport identifie trois types de conséquences :
- les répercussions négatives qui sont susceptibles d’être constitutives, dans la plupart des cas, d’une discrimination : licenciement, non-renouvellement du contrat ou mesures de représailles, dégradation des conditions de travail, changement d’attitude de l’entourage professionnel, blocages dans les possibilités d’avancement, difficulté à trouver un emploi stable ;
- la mise en place d’une solution d’aménagement ou de reclassement ;
- la mobilisation, par la personne malade, de ressources et de capacités d’adaptation, qui peut être un facteur à la fois de résistance face à la maladie et d’épuisement et de dégradation de la santé.
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Des mécanismes d'auto-censure mis en place
La dernière conséquence renvoie à des mécanismes d'auto-censure que peuvent en mettre en place les salariés concernés. « Les personnes salariées atteintes de maladie chronique sont confrontées à un véritable dilemme, celui de révéler ou non leur maladie au travail », souligne le Défenseur des droits. À ce titre, « seulement la moitié des malades ont informé leur employeur ou supérieur hiérarchique de leur état de santé et, parmi ceux qui ne l’ont pas fait, 40 % déclarent avoir peur des répercussions négatives (sanctions, mesures de représailles, perte de confiance, crainte d’une redistribution des tâches sur d’autres collègues) sur leur travail ou d’un changement d’attitude de la part de leur entourage professionnel », indique le rapport.
Au moment de l'entretien d'embauche, plus de la moitié des malades ne parlent jamais de leur problème de santé : un tiers d’entre eux se taisent par peur d’un refus d’embauche. D'autres se censurent bien en amont en ne répondant même pas à une offre d’emploi qui correspondait pourtant à leurs compétences.
Une autre crainte est que leurs problèmes de santé, qui n’ont actuellement pas de conséquence sur leur vie professionnelle, en aient à l’avenir, de manière « certaine ou probable ».
C'est donc aussi la question du maintien dans l'emploi des salariés atteints de maladies chroniques qui se pose. « Pour un quart des individus actifs déclarant une maladie chronique, le fait de pouvoir se maintenir en emploi constitue cependant un facteur d’amélioration de la santé, parfois parce qu’il permet de se dégager de l’emprise de la maladie et des préoccupations relatives à la santé », souligne le rapport.
Dans les faits, 19 % des salariés atteints d’une maladie chronique bénéficient d’un aménagement de leur poste et 29 % n’en bénéficient pas, mais en auraient besoin. Parmi les personnes malades n’ayant pas bénéficié d’aménagement malgré le besoin identifié, plus d’un quart déclarent que l’employeur a refusé de les mettre en place, alors qu’il était en mesure de le faire, en préférant dans certains cas reclasser le salarié ou réorganiser le service.
Autant dire qu'il est important de mobiliser les services de santé au travail sur la question du maintien en emploi. « Dans 69 % des cas, l’employeur a mis en place (ou est en train de le faire) les préconisations de la médecine du travail pour des salariés affectés par un problème de santé durable. Par opposition, un tiers des employeurs environ n’ont pas suivi (ou que partiellement) les préconisations du médecin du travail, avec principalement des refus d’aménagement de poste, manquant ainsi à leur obligation de sécurité », prévient le Défenseur des droits.
Notons par ailleurs que du côté des salariés, « les préconisations de la médecine du travail sont généralement bien accueillies par les salariés concernés : 78 % d’entre eux approuvent les recommandations formulées par le médecin lors des visites de pré-reprise et de reprise qui ont fait suite à un arrêt de travail de plus de 60 jours, notamment lorsque la solution privilégiée par le médecin du travail est celle de l’aménagement ou de l’adaptation du poste de travail (43 % des cas) ». En revanche, « l’avis d’inaptitude (17 % des situations), partiel ou total, est globalement moins bien perçu par les salariés concernés ».
Un bémol de taille révélé par l'enquête : « Les personnes atteintes d’une maladie chronique sont paradoxalement moins bien informées sur les enjeux liés à la santé au travail que le reste de la population active, notamment les cadres, les professions intermédiaires et les salariés du privé ». Cela « résulte de nombreux facteurs : absence de politiques de prévention dans l’entreprise, non-respect par l’employeur de son obligation de prévention et de sécurité et des visites médicales obligatoires, embolisation de la médecine du travail, etc. Elle témoigne ainsi d’un accès encore très insuffisant et parfois redouté aux services de prévention et de santé au travail ».
Enfin, la question des maladies chroniques pose celle des relations d’interdépendance entre collègues « et peuvent se traduire par des rapports ambivalents, entre soutien, solidarité, échange de services, tensions, préjugés et/ou stigmatisation », constate le rapport.
Au regard de l'ensemble de ces problématiques, le Défenseur des droits préconise de faire des maladies chroniques un objet de négociation. « La question de la maladie chronique au travail doit être incluse au cœur du dialogue social et être abordée avec les représentants du personnel et les délégués syndicaux dans le cadre des différentes négociations (négociation annuelle obligatoire par exemple) et accords (accords QVT, accords télétravail, accord handicap, convention avec l’Agefiph ou le FIPHFP, etc.) ».

