L'intelligence artificielle menacerait "seulement" 5% des emplois en France

Published on March 19, 2024
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Remis la semaine dernière au président de la République, le rapport de la commission sur l'intelligence artificielle (IA), auquel nous avons consacré un article traitant des questions de dialogue social et d'information consultation du CSE, s'avère assez optimiste sur les effets de l'IA en matière de croissance et d'emploi.

La commission estime que les gains générés par l’IA augmenteraient significativement le taux de croissance de la France, estimé à 1,35 % par an à moyen terme. "De tels gains de productivité pendant dix ans conduiraient à une hausse du PIB comprise dans une fourchette allant de 250 Md€ à 420 Md€ en 2034, soit l’équivalent de la valeur ajoutée de l’industrie dans son ensemble", parie le rapport.  A l'heure d'un ralentissement avéré de la croissance en France, on comprend que l'IA soit parée de toutes les vertus, mais comment ne pas se montrer prudent sur le sujet ?

Des effets globalement favorables à l'emploi

"Dans les prochaines années, les systèmes d’IA conduiront à la transformation de nombreux emplois (...)  Oui, il faut se préparer à ce que l’automatisation permise par l’IA supprime certains emplois et accélère l’obsolescence de certaines compétences. Au niveau sectoriel ou à titre individuel, cette évolution représentera un défi de formation et de reconversion. Cependant, au niveau national et malgré les incertitudes, notre Commission estime que les effets de l’IA seront globalement favorables à l’emploi : l’IA pourra générer des emplois dans de nouveaux métiers, en partie inconnus à ce jour, ainsi que dans des métiers existants", peut-on lire dans le document.

L'IA va remplacer des tâches, pas des emplois

 

 

L'IA risque de remplacer des emplois occupés par des travailleurs indépendants (saisie de donnée, conception graphique, développement de logiciels, etc.) car il s'agit de tâches automatisables. Cependant, la commission estime que l'IA va généralement remplacer des tâches, et non des emplois. "Dans 19 emplois sur 20, il existe des tâches que l’IA ne peut pas accomplir. Les emplois directement remplaçables par l’IA ne représenteraient donc que 5 % des emplois d’un pays comme la France". Nous sommes bien loin ici des prévisions apocalyptiques d'une étude américaine de 2013 qui s'attendait à voir disparaître, du fait de l'automatisation, pas moins de 47% des emplois américains dans les 10 à 20 ans...

Par ailleurs, la diffusion de l’IA va créer des emplois, dans de nouveaux métiers, mais aussi dans d’anciens métiers. "Au total, certains secteurs ou certains domaines pourraient connaître des baisses nettes d’emplois, qui doivent être accompagnées par les pouvoirs publics, mais cela n’implique pas que l’IA aura un effet négatif sur l’emploi national en France", analyse la commission.

Celle-ci reprend l'estimation d'une étude selon laquelle le nombre d'emplois ayant un "potentiel d'amélioration par l'IA" (13,4%) est plus élevé que celui du nombre d'emplois potentiellement remplacés par l'IA (5,1%). 

Des impacts différents selon les métiers

L'impact sera en effet différent selon les métiers, comme l'illustre le schéma ci-dessous (les métiers en haut à gauche sont les plus impactés car ils comportent peu de tâches non remplaçables), mais pas forcément comme on l'imagine. Des métiers "intellectuels" qu'on pensait à l'abri s'avèrent exposés. Avec l'IA dite générative qui est apparue depuis novembre 2022, certains métiers de la connaissance et de la créativité (médecins, avocats, journalistes, artistes, enseignants, etc.) sont impactés. 

Même si cette carte doit être lue avec prudence, il en découle que les emplois exposés à l'IA sont nombreux dans la culture et les médias. "La complexité des situations et des métiers ne permet pas de fournir une réponse uniforme et globale aux défis de l'IA. Des études plus précises sont nécessaires pour aborder la variété des secteurs, des chaînes de valeur et prendre en considération les statuts", avance le rapport de la commission.

Amélioration ou dégradation du travail ?

Quel sera l'effet de l'intelligence artificielle sur le travail ? L'IA peut améliorer les performances de certains travailleurs. Le rapport cite l'exemple du chauffeur dont l'itinéraire est optimisé, celui du consultant d'un cabinet de conseil sont les recommandations seraient de meilleure qualité. Mais le recours à l'IA pour le filtrage et la sélection des candidats à une offre de recrutement ne va pas non plus sans risques. "C'est l'opérateur humain qui devra rester en charge de la décision finale", écrit la commission.

Le risque d'un épuisement cognitif 

Déjà évoquée par certains experts CSE et certains syndicalistes qui redoutent de voir les moments de basse activité des salariés dans la journée être automatisés par l'IA et donc remplacés par des tâches complexes de forte intensité (lire notre article), le risque d'une charge mentale accrue par l'IA est également évoquée : "Un mauvais usage des systèmes d'IA peut également introduire une surcharge mentale qui peut mener à un épuisement cognitif si le temps libéré par la machine se traduit pour le travailleur par du stress et par une hausse excessive des tâches complexes. Ces risques appellent une réflexion sur la redistribution des gains permis par l'IA, pouvant notamment permettre une réduction du temps de travail et un meilleur équilibre vie privée et vie professionnelle". 

Le cauchemar de ce risque de surcharge a un nom : c'est le "management algorithmique", cette organisation du travail décidée par la machine qui impose ses rythmes à l'humain, ce dernier voyant son autonomie réduite, sa surveillance accrue, avec un isolement croissant et "une perte de sens du collectif". Le droit peut ici mettre des limites à une telle déshumanisation : la Commission informatique et libertés a ainsi infligé une amende de 32 millions d'euros à Amazon, car la mesure de la vitesse d'utilisation d'un scanner par les salariés a été jugée par la Cnil comme une mesure excessive, même au regard des enjeux des délais de livraison (lire notre article).

De nouvelles formes d'organisation

Au-delà de ce constat, on peut s'attendre, pronostique la commission à la lumière des précédentes révolutions technologiques, à ce que l'IA génère de "nouvelles formes d'organisation et d'optimisation". Sont évoquées ici  des avancées "en épidémiologie et en accidentologie et des possibilités nouvelles de supervision d'un environnement de travail, d'un chantier ou d'un site industriel par exemple, notamment par le recours à la maintenance prédictive". Prenons-en l'augure !

L'IA augmente davantage la productivité des personnes les moins qualifiées 

Reste la question des salaires. "Ces technologies ne font pas que transformer les métiers, elles modifient les pouvoirs de négociation et la valeur de certaines expertises, qui deviennent moins nécessaires ou moins rares", énonce le rapport. L'effet pourrait être différent de ce que nous avons connu lors des derniers changements technologiques, marqués par une valorisation des plus qualifiés. "L'IA générative augmente plus la productivité des personnes les moins qualifiées. Au-delà des résultats empiriques, c'est un espoir qu'on peut formuler", dit le rapport. 

Cette partie (voir page 51 du rapport) se conclut par un appel à une régulation par les partenaires sociaux, ce qui nous renvoie à notre premier article sur le rapport de la commission. Dans ses recommandations détaillées, celle-ci suggère à l'exécutif, outre la négociation d'un accord national interprofessionnel et un renforcement de l'obligation d'information-consultation des CSE, de :

  • "créer un observatoire chargé de cartographier les cas d’usage de l’IA, et ses conséquences sur le travail, l’emploi et ses compétences en mobilisant des équipes pluridisciplinaires au sein des acteurs publics et privés ;
  • d'intégrer les partenaires sociaux à l’instance de pilotage de cette instance ;
  • d'identifier les principes et bonnes pratiques pour l’introduction de l’IA dans le travail via des commissions spécifiques auprès du ministère du travail et du ministère de la fonction publique, dans la continuité des conclusions des Assises du travail et en veillant à associer étroitement les partenaires sociaux au pilotage de ces travaux".
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Bernard Domergue
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Quelles seront les effets sur les métiers et l'emploi d'un recours massif à l'intelligence artificielle (IA) dans les entreprises ? Le rapport de la commission sur l'IA se livre à un diagnostic plutôt optimiste, tant sur les gains de productivité attendus que sur les emplois menacés, qui ne concerneraient "que" 5% de l'effectif salarié total en France. Mais les risques liés à un management "algorithmique" et à une charge mentale accrue ne sont pas oubliés.
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