[Interview] Christine Erhel, économiste : "Un index de la qualité de l’emploi et du travail permettrait à une entreprise de se comparer à la moyenne nationale"

Published on December 17, 2024
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Christine Erhel est professeure au Cnam (conservatoire national des arts et métiers), titulaire de la chaire Économie du travail et de l’emploi, et directrice du CEET (centre d’études de l’emploi et du travail). Elle mène des recherches en économie du travail. Elle propose de mettre en place un index de la qualité de l’emploi et du travail, un peu comme ce qui existe pour l’égalité professionnelle.

 
ActuEL HSE : Dans vos travaux, vous utilisez l’expression « qualité de l’emploi » ou « qualité de l’emploi et du travail ». Y a-t-il une différence entre les deux et cette définition fait-elle consensus ? 

Christine Erhel : On utilise le plus souvent le terme de « qualité de l’emploi et du travail », mais il est vrai qu’on raccourcit parfois. Tous les travaux que j’ai conduits sur le sujet s’appuient sur une définition initialement internationale que l’on trouve dans les travaux du BIT (bureau international du travail), de la Fondation de Dublin et dans des projets de recherche européens.

À partir de cette définition, nous avons proposé dans le débat français une définition de la qualité de l’emploi en six dimensions. Il n’y a jamais de consensus et ce n’est pas une définition officielle, mais elle est reconnue par les acteurs du travail et de l’emploi. Les partenaires sociaux français considèrent qu’elle fait sens. Elle a aussi été discutée avec le ministère du travail. Je l’ai notamment utilisée dans la mission que m’avait confiée Élisabeth Borne sur les travailleurs de seconde ligne pendant la crise du covid.

Quelles sont donc les six dimensions qui composent cette qualité de l’emploi et du travail ? 

C. E. : Nous prenons en compte les rémunérations, les conditions d’emploi (c’est-à-dire le type de contrat de travail), les conditions de travail (c’est-à-dire les conditions physiques de travail, la pénibilité, les risques psychosociaux etc.), le temps de travail et la conciliation entre la vie professionnelle et la vie familiale (capacité à contrôler ses horaires, débordement du travail sur la sphère domestique etc.), l’accès à la formation et les perspectives de carrière et enfin, la représentation collective et la participation des salariés. 

Les indicateurs retenus pour la dimension « conditions de travail » concernent donc davantage les expositions que la prévalence de maladies professionnelles et accidents du travail ?

C. E. : Selon moi, idéalement, il est bien d’avoir les deux types d’indicateurs. Mais ce n’est pas toujours possible pour des questions de données. Cela dépend donc des études. Par exemple, dans celle que nous avons menée pour France Stratégie qui compare la qualité de l’emploi par métier, seuls les indicateurs d’exposition ont été pris en compte, alors que dans l’analyse des métiers de la deuxième ligne, nous avons aussi pu introduire des données sur les accidents du travail et les maladies professionnelles.

En ce qui concerne la pénibilité, l’idée est de prendre la définition la plus large possible grâce à tout ce qui est disponible dans l’enquête Conditions de travail, et donc aller au-delà des seuls facteurs reconnus par la loi, avec prise en compte des postures pénibles, port de charges etc.

Cette définition permet de faire des comparaisons internationales. La qualité de l’emploi et du travail est-elle meilleure en France qu’ailleurs en Europe ?

C. E. : Nous avons étudié cette question dans Que sait-on du travail (Presses de Sciences Po, 2023). Les principaux résultats de l’étude montrent que la France est en mauvaise situation en matière de conditions de travail. L’exposition aux risques physiques y est plus élevée que dans la moyenne des pays européens. Même chose pour l’environnement de travail (les relations avec les collègues etc.) qui apparaît peu favorable. Nous ne sommes pas non plus très bons sur l’aspect formation et perspective de carrière.

En revanche, la France occupe une position plutôt favorable en ce qui concerne les conditions d’emploi : on se situe légèrement au-dessus de la moyenne européenne en matière de stabilité de l’emploi. C’est aussi le cas en matière de de temps de travail puisqu’il y a moins d’horaires atypiques et de travail le dimanche en France.

Dans un dossier de La Vie des idées (rattaché au Collège de France) consacré aux solutions permettant d’améliorer la qualité du travail, vous proposez de créer un index de la qualité de l’emploi. Il permettrait de descendre à l’échelle de l’entreprise. À quoi pensez-vous concrètement ?

C. E. : Pour obtenir des données au niveau des entreprises, je vois deux solutions. Soit on utilise ce qui existe déjà, avec les statistiques publiques (que nous avons utilisées pour des comparaisons internationales ou par métier) et les données administratives (contrat de travail, temps de travail, nombre d’accidents du travail etc. à collecter dans les DSN ou auprès de l’Assurance maladie par exemple). Soit on y ajoute une enquête ad hoc à mener auprès des entreprises volontaires. Une première étape serait déjà de recenser les données disponibles.

Quel serait l’intérêt d’un tel index ?

C. E. : Il permettrait par exemple à une entreprise de se comparer par rapport à la moyenne nationale et de regarder s’il existe des différences entre ses établissements et une évolution dans le temps. Mais l’intérêt plus général est d’essayer de donner une visibilité plus forte à la qualité de l’emploi et ses enjeux.

L’université de Cardiff a développé un outil qui permet à n’importe qui de répondre à un quiz en ligne en seulement quelques minutes. Les questions sont les mêmes que celles posées dans une enquête nationale. Le salarié peut donc se comparer. Mais dans ce cas, il s’agit de déclaratif et donc aucune donnée par entreprise n’est publiée.

Alors que l’index auquel vous pensez conduirait à publier des données par entreprise ?

C. E. : Je ne fais qu’ouvrir le débat. Mais si l’on veut une publication des résultats par entreprise, je pense qu’il vaut mieux des données recueillies par une institution externe comme un observatoire de la qualité de l’emploi par exemple, pour qu’elles soient fiables et que le coût de leur collecte ne soit pas porté par l’entreprise. C’est un peu le modèle de l’index de l’égalité professionnelle. Évidemment, beaucoup de questions pratiques se posent comme la taille à partir de laquelle ces données seraient collectées. À mon avis, le sujet devrait faire l’objet de discussions entre partenaires sociaux.

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Propos recueillis par Pauline Chambost
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Un index de la qualité de l’emploi et du travail, qui prendrait en compte les conditions de travail, y compris la pénibilité physique et psychique, permettrait de mesurer et comparer la qualité des emplois d’un métier à l’autre et d’une entreprise à l’autre. La chercheuse Christine Erhel nous explique ce à quoi elle pense.
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