Pour qu'un projet d'IA fonctionne en entreprise, il faut partir de la base

Published on August 28, 2024
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L’intelligence artificielle (IA) est à l’origine de préoccupations grandissantes dans le monde du travail concernant, par exemple, « la sécurité de l’emploi face à l’automatisation, l’intensification des tâches, la transformation des compétences ou encore la protection de la vie privée ». Ces problématiques doivent faire l’objet de « discussions impliquant tous les acteurs du dialogue social et professionnel ». Celles-ci permettront de définir et partager « un cadre et des règles collectives » en faveur du développement d’un projet d’IA.

À l’occasion de la Semaine pour la qualité de vie et des conditions de travail (SQVCT), l’Agence régionale pour l’amélioration des conditions de travail (Aract) d’Île-de-France a organisé, en juin dernier, une journée spéciale IA. Lors de cet événement dans les locaux de l’École nationale supérieure de création industrielle (ENSCI), une table ronde a porté sur le sujet « Vers une IA de confiance par le dialogue social et professionnel ».

Encore très peu de dialogue social sur l’IA

Pour Nicolas Blanc, secrétaire national aux transitions économiques à la CFE-CGC, « l’alerte sur l’IA a été donnée avec l’étude Frey et Osborns de 2013 ». Elle indiquait que « 47 % des emplois manufacturés aux États-Unis seraient supprimés avec les progrès technologiques et l’automatisation ». Bien que cette constatation date maintenant d’une dizaine d’années, « il y a encore très peu de dialogue social aujourd’hui sur l’IA ». Pourtant, « la transition numérique bouleverse l’organisation du travail, comme le fait la transition écologique ». « L’IA dépasse le cadre de l’entreprise et dépasse la chaîne de valeur de l’entreprise », insiste-t-il. Si le dialogue ne s’améliore pas, « il pourrait y avoir un nouvel « hiver » de l’IA ».

Pour éviter cela, Nicolas Blanc suggère de mettre en place « une réflexion en amont en matière de gouvernance, de stratégie, de modèle de valeur, de compétences, de formation, etc. ». Il est également judicieux « d’adapter les outils d’IA aux cas d’utilisation pour les TPE et PME notamment ». De plus, « une information / consultation doit être faite sur l’IA ». « Cela peut passer par une expérimentation qui doit être présentée en CSE ».  

Au niveau syndical, l’organisation de Nicolas Blanc « a commencé à comprendre l’IA, son cycle de vie, et la nécessité d’avoir un dialogue social permanent » sur le sujet. A l’échelle européenne l’IA Act récemment publié permet « un alignement sur les valeurs européennes avec, par exemple, les usages émotionnels de l’IA qui seront interdits ».

Problème de rythme

Même constat du côté de Serge Garrigou, président de la Commission Numérique de l’Union nationale des professions libérales (UNAPL). Selon lui, « l’IA en tant que telle dans le dialogue social de l’entreprise n’est pas des plus déployée ». Cela s’explique, entre autres, par « un manque de moyens en interne pour les TPE/PME pour développer leurs propres systèmes d’IA ». Ces structures « se tournent donc vers « l’achat sur étagère » qui est plus risqué ».

La solution se structurerait en deux niveaux avec tout d’abord « une acculturation pour arriver à un dialogue social renouvelé et partager les bases et les enjeux via une formation ». Dans un second temps, « il faut trouver les lieux où déployer l’IA ». « Des outils institutionnels sont en place notamment les commissions paritaires professionnelles, interprofessionnelles, de branche, etc. » qui permettent de « s’acculturer ensemble au dialogue social et au renouvellement de dialogue social ».  

« La prise de conscience et l’importance donnée au sujet de l’IA sont essentielles » martèle Serge Garrigou. Pour lui, il existe pour l’instant « un problème de rythme entre le développement de l’IA et l’avancement et le suivi dans les entreprises ».

Crainte au premier abord

Retour terrain d’une entreprise justement, avec celui d’Alain Pape, président de Géoperspectives, société de géomètres experts d’une vingtaine de salariés. « L’IA fonctionne quand on part de la base, des opérateurs et des collaborateurs » commence-t-il. Au sein de sa structure, « les échanges ont été dématérialisés du fait du développement du télétravail ». Ils sont désormais intégrés à Slack (plateforme de communication collaborative) et les mails en interne ont été proscrits. Par ailleurs, « depuis novembre 2022, ChatGPT a été embauché comme un collaborateur de Géoperspectives ». Aujourd’hui, « tous les salariés peuvent parler au robot de l’entreprise, « Géopote », qui est une interface d’échanges intégrant ChatGPT ». L’IA dispose d’autres fonctionnalités comme celle « d’assistance pour résumer les mails des clients ou envoyer des rappels automatiques ».  

En synthèse, « ChatGPT a été vu comme une opportunité » pour l’entreprise « même si les gens ont une crainte » au premier abord. Ce développement de l’IA en interne a toutefois entraîné « une modification de l’organisation du dialogue qu’il soit professionnel ou social ».

Expérimentation essentielle

Des outils existent pour accompagner les acteurs afin qu’ils mettent en place un dialogue social en matière d’IA au travail. Odile Chagny, économiste à l’Institut de recherches économiques et sociales (IRES) et coordonnatrice sur les projets de transformation numérique en cite notamment deux. Le premier, « DialIA », « est un projet intersyndical qui a permis la production d’un document qui donne des briques et arguments simples à destination des acteurs pour l’acculturation à l’IA ». Cette « boîte à outils du dialogue » répond à plusieurs questions telles que « Comment faire avec l’existant ? Comment mettre du dialogue social partout où cela est possible ? ». DialIA décline dans un document l’Accord-cadre européen de juin 2020 sur la transformation numérique des entreprises qui « donne le chemin d’intégration de l’IA dans l’entreprise avec le dialogue social ».

Le second projet, « SeCoIA Deal », a permis de « réfléchir à des outils qui n’existaient pas », comme des « fiches outils » sur le sujet de l’IA et du dialogue social. Grâce à un travail collectif et une méthode de co-construction, SeCoIA Deal, « centré sur la brique d’innovation », s’est notamment penché sur « la clause de revoyure et l’intégration de la notion de temporalité, l’idée d’un registre IA avec une cartographie des outils, ou encore la création d’un comité de suivi et de délégués à l’IA ». 

Alors que les réflexions sur l’IA au sein de l’IRES ont débuté en 2020, en accord avec l’agenda digital de la Commission européenne, Odile Chagny rappelle que « l’IA n’est pas un objet sociotechnique comme les autres ». Elle « n’impacte pas seulement les tâches mais aussi l’organisation du travail », ce qui explique la nécessité de renouveler les modalités du dialogue social. Le mot d’ordre est de « réfléchir ensemble pour s’acculturer et discuter sur les modalités de dialogue entre les entreprises, les parties prenantes, les filières, etc. ». « L’existant ne suffit pas » et « l’expérimentation est donc essentielle dans le contexte actuel ».

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Laura Guegan
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Une table ronde organisée cet été par l'Anact a réuni des représentants d'organisations patronales et syndicales, un dirigeant d'entreprise et une chercheuse pour débattre sur la question de l'IA au travail.
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