
Intelligence artificielle : en amont comme en aval, les partenaires sociaux et les salariés doivent être consultés
« Le travail de demain, préparons-le » est le fil rouge cette année de la semaine pour la qualité de vie et les conditions de travail organisée par l’Anact. Avec un tel thème, un débat sur l’IA était bien évidemment au programme mercredi. Contrainte pour les travailleurs ou coup de pouce, libération ou asservissement, nouvelles perspectives de cadrage et de dialogue, les inquiétudes et espoirs sont nombreux à l’heure où même parmi les TPE-PME, près d’une sur 10 a investi dans IA pour rédiger des comptes rendus, faire de la comptabilité ou encore contrôler les lignes de production.
Au travers de témoignages et d’analyses, une position commune est ressortie, très bien résumée par Franca Salis-Madinier, secrétaire nationale CFDT cadres et membre du CESE : « La technologie n’est ni bonne ni mauvaise en soit, il faut juste l’orienter pour qu’elle ait des conséquences positives au travail et dans l’humain ».
« Les technologies ont toujours un caractère ambivalent, elles peuvent ajouter de l’autonomie ou en faire perdre, tout dépend de qui l’on regarde », a expliqué Ludovic Bugand, chargé de mission à l’Aract Auvergne Rhône-Alpes. Cela a été démontré par le DRH de Market Maker, Raphaël Mary, qui avait précédemment exercé dans un grand groupe industriel du secteur de la santé au sein duquel il a vu apparaître l’IA. À cette occasion, il a constaté que deux catégories de salariés s’étaient formées : ceux qui ont été en capacité de maitriser et piloter l’IA, et ceux qui n’ont pas réussi cette montée en compétences et sont devenus « le robot du robot », « asservis ».
À ce risque s’ajoute celui de la perte de réflexion. « Nos adhérents sentent que l’on peut perdre facilement le contrôle et avoir une passivité par rapport au résultat générer par l’IA », a souligné Franca Salis-Madinier. Cependant, même si elle peut laisser moins de place au choix, Yann Ferguson, directeur scientifique du LaborIA *, rappelle que l’IA crée des espaces d’incertitude qui sont des moments où le travailleur va développer son autonomie. Parce que les systèmes n’appréhendent pas le monde réel, l’humain sert à « combler l’irréductible incomplétude des normes de travail ». « Cela devra être valorisé et pourrait être constitutif d’une nouvelle trajectoire professionnelle ».
Alors comment faire en sorte que les risques précités s’effacent au profit des bénéfices ? Raphaël Mary le reconnait, les impacts de l’entrée de l’IA dans son ancienne entreprise avaient été sous-évalués. « Nous n’avions pas anticipé donc il a fallu former, reclasser, alors que ce n’était pas prévu ». Il appelle donc à mener une réflexion sur ces technologies en amont : « Il faut intégrer les partenaires sociaux et les salariés des fonctions concernées dans l’introduction d’un système d’IA, dès le cahier des charges, pour anticiper au maximum les formations et l’accompagnement ».
Franca Salis-Madinier a abondé en ce sens en souhaitant « une acculturation générale » des acteurs du dialogue social, tous deux s’accordant aussi sur le fait que formations, négociations et dialogues devront être cycliques, avec un suivi, car les outils évoluent très vite. Un problème demeure toutefois, pointé par Yann Ferguson : « Il n’y a aujourd’hui pas d’offre construite et certifiée de formation en la matière, tant la filière de formation que l’identification des compétences restent à construire ».
En introduction Adeline Charvet, animatrice du débat, a parlé de l’IA comme d’un « nouvel acteur dans le monde du travail, presque un nouveau travailleur ». Et c’est sans doute l’inquiétude prégnante : l’IA remplacera-t-elle demain les travailleurs ? Nous en sommes loin selon le directeur scientifique du LaborIA. Parce que l’IA générative est « statistique et asémantique », elle n’est par définition pas autonome et mène davantage à des interactions qu’à une délégation de taches, ce qui devrait être le cas pendant encore au moins 10 ans.
Pour l’heure, « quand on intègre ce type de technologies dans les organisations, elles viennent les déformer mais aussi en recréer d’autres », résume Ludovic Bugand. L’IA peut donc changer les rôles, mais elle permet en parallèle à certains acteurs de devenir centraux et d’avoir une nouvelle forme de valeur. Par ailleurs tout ne peut et ne pourra pas être transféré à l’IA. Pour la secrétaire nationale CFDT cadres « garder la main semble important, il ne faut pas oublier l’humain dans la boucle », et notamment dans les processus de recrutement l’absence d’intervention humaine ne semble pas souhaitable. Bref, « il ne faut pas tomber dans l’optimisme ou le catastrophisme », si l’IA bouscule les collectifs de travail, l’expérience et les espaces de discussion devraient aider à prendre correctement le virage.
*Le LaborIA est un centre de ressources et d’expérimentations qui a pour mission de mieux cerner l’intelligence artificielle et ses effets sur le travail, l’emploi, les compétences et le dialogue social afin de faire évoluer les pratiques des entreprises comme l’action publique.

